Accueil Les billets de Sabine Becker Permathérapie – La mise en pratique sur un territoire de la volonté, de l’amour et de l’intelligence.

Permathérapie – La mise en pratique sur un territoire de la volonté, de l’amour et de l’intelligence.

Billet 43 – Le collectif Tilcara* en Haute-Vienne montre une voie

Le billet 34 dissertait sur la volonté, l’amour et l’intelligence. Dans ce billet-ci, nous allons voir comment ces trois forces sont mises en action sur un territoire, pour aboutir à un projet épatant.

Circuit court

Il y a quelques jours, nous nous sommes rendus chez un jeune producteur pour nous procurer des légumes. Comme je l’ai plaidé avec François Rouillay dans notre livre « En route pour l’autonomie alimentaire » en inscrivant l’action 15 sur la feuille de route des 21 actions, celle qui parle des liens entre producteurs et mangeurs, je suis une fervente adepte de notre rapprochement avec les producteurs par des visites régulières à proximité de chez soi.

Ainsi, à 11 km, Nico, tout sourire, nous a reçus pour la première fois chez lui. Chez lui ? Oui, mais pas vraiment, il vaudrait mieux dire, chez eux. Pourquoi ? parce Nicolas a décidé de faire un pas de côté, disons plutôt deux pas de côté. Le premier a consisté à passer du monde de l’imagerie médicale à celui de la permaculture en tant que cultivateur solitaire, puis le deuxième, à laisser sa solitude pour devenir autoentrepreneur en production de légumes dans un cadre de vie partagé, en rejoignant le collectif Tilcara. Son activité sur la ferme a pour but de partager son savoir-faire en produisant des légumes sur petites surfaces selon des techniques de permaculture et de maraîchage sur sol vivant. En dehors de cette activité, il lui arrive aussi de concevoir des jardins en permaculture ainsi que de faire des conférences gesticulées qui est un outil d’éducation populaire.

Faire évoluer le mode d’exercice

Depuis longtemps, dès le début des années 80, déjà ! je pressentais la nécessité pour les producteurs de notre nourriture, de trouver une forme d’exercice évoluée, en lien direct avec les populations qui les entourent. C’est-à-dire une forme qui ne les pousse pas à l’épuisement, le leur et celui des sols, ou à la dépression conduisant souvent au suicide, ou encore à la faillite et au combat quotidien pour avoir un équilibre de vie sur tous les plans : affectif, familial, matériel, financier et aussi de leur santé.

Je vais ainsi régulièrement à la rencontre de producteurs et mène souvent ma petite enquête sociologique. J’évoque ici, des petites productions de manière naturelle, régénérative, dans le respect du vivant et sans produits chimiques.

Petit inventaire local

Une fois, c’est un éleveur pour produire de la viande bovine d’herbe qui, écœuré, a décidé d’en finir en prenant sa retraite à 60 ans, avec la dernière goutte qui a fait déborder son vase : la ferme voisine a été vendue à un agriculteur « conventionnel » pour faire du maïs, de ce fait les haies ont été coupées, les arbres transformés en crayon pour laisser passer les machines, sans parler des déversements chimiques… Il forme actuellement un jeune repreneur. Une autre fois, c’est un jeune maraîcher qui œuvre tout seul et ne souhaite surtout pas d’aide, car il ne veut pas qu’on lui dise comment il faut faire par peur anticipée du regard de l’autre. Une autre fois, c’est un couple qui semble être bien organisé : lui fait l’élevage des volailles, elle cultive les légumes. La commercialisation fonctionne bien avec la production régulière de paniers et la vente à la ferme grâce à la communication sur les réseaux sociaux. Enfin, la plus élaborée dans sa forme, est une ferme collective regroupant une dizaine de jeunes issus de la même école d’agronomie qui, s’étant regroupés sur une centaine d’hectares, produisent légumes, viande, fromages, pains, bière, le tout en proposant tout au long de l’année, des animations festives où l’on boit leur bonne bière et où l’on mange très bien, et ce, tout en musique !

Voilà les quelques observations de cadre d’exercice que j’ai faites depuis 18 mois que nous sommes arrivés en Limousin pour certains des producteurs que j’ai rencontrés. Autant de personnes autant de formes d’exploitation qui se démarquent de celles bien plus grandes, liées à l’agro-industrie et au commerce international.

Les vertus au service d’un projet de vie ancré sur le territoire

Revenons au cas de Nico afin de montrer comment ses amis et lui-même ont pu mettre au point leur collaboration pour créer un collectif opérationnel, viable et vertueux.

Nous allons observer la mise en place de cette collaboration au travers des lunettes des trois « absolus » que sont l’intelligence, l’amour et la volonté, tel qu’ils ont été abordés dans le billet 34, mais également au travers des vertus du travail sur Soi.

L’intelligence est nécessaire pour s’organiser avec d’autres afin de rendre opérationnelle la structure de vie que l’on envisage ensemble de mettre en place lorsque le pas de côté a été accompli, c’est-à-dire lorsque l’on a décidé de ne plus se soumettre au diktat de la norme sociale, pour aller vers ce pour quoi nous sommes faits réellement, tenant compte de notre sensibilité.

L’amour dans ce cadre, est une force de cohésion universelle. Sans elle, toute structure est appelée à disparaître, à se détruire, à se dissoudre… L’amour nous conduit au respect de soi, de l’autre et de la Terre, il rend viable dans la durée les actions intelligemment créées.

La volonté quant à elle, est l’énergie du passage à l’action, celle de la détermination pour aller de l’avant, pour ne pas se laisser abattre ou décourager. La persévérance est bien-sûr indispensable à cultiver, car souvent le temps doit passer pour que certains mûrissements ou conditions s’articulent pour se matérialiser ensuite dans nos vies. C’est à ce moment-là que l’abandon jouera son rôle, celui de s’en remettre à cet ordonnancement préalable qui est là, qui est antérieur et conforme à l’intention, comme il a été vu dans le billet 41 sur le processus d’autonomisation et la physique de la conscience.

Pour arriver à maîtriser ce processus de création, celui notamment d’être autonome et collaboratif, il aura fallu passer par plusieurs étapes, celles des prises de conscience, de vécus de souffrances, de malaises : autant d’alertes, de signes pour nous indiquer que nous ne sommes pas forcément sur la bonne voie pour nous. Puis vient le temps des interrogations du type : qu’est-ce qui cloche ? il y a un truc qui ne tourne pas rond, et si j’allais voir ailleurs ? C’est alors le stade de la connexion à notre intégrité. Puis vient le temps des rencontres, des synchronicités, « tiens justement, je me posais la question, et la réponse arrive, comme une fulgurance. Bon sang, mais c’est bien sûr ! ».

Ainsi Nico et ses amis ont investi du temps de leur vie d’avant, à faire leurs recherches, à apprendre à communiquer grâce à la transparence, à se parler, à s’organiser, à travailler la vigilance, la bienveillance, le respect du vivant, des autres et de la Terre.

Le collectif Tilcara

Maintenant pour être plus explicite voici ce qu’est le collectif Tilcara.

Six personnes, ce sont de jeunes adultes.
Les activités mises en œuvre par ce collectif sont une école de cirque : Circ’à Pic ; une ferme équestre : Les chevaux de Tilcara ; un gîte social et solidaire : Auberge Tilcara pour des séjours de jeunes et tout public ; du maraîchage : Les bottes à Nico.

Le collectif Tilcara s’est créé en 2016 lors d’un premier séminaire d’une semaine. Puis pendant deux ans, tous les deux mois, il s’est réuni en séminaire d’une semaine. De 2017 à 2020, ce fut l’installation des activités sur le territoire, puis en 2020, il y eut l’achat de la ferme de 17 ha.

Ainsi, les six personnes du collectif se sont préalablement réunies plusieurs fois en séminaire d’une semaine pour bien définir le cahier des charges prenant en compte les différents besoins, en vue d’affiner leurs modalités de fonctionnement, de mise en œuvre des activités et finalement la recherche d’une propriété répondant aux critères des personnes et de leurs pratiques professionnelles réciproques. Ceci a dû être très instructif pour les uns et les autres. C’est le moment de la définition, de la direction et du but du projet collectif. C’est le moment de définir vraiment, réellement ce que l’on veut vivre et comment, mais aussi de définir en allant chercher en soi, qui et quoi nous servons.

La perle rare trouvée, chaque personne a financé sa structure en achetant chacune un bâtiment de la propriété. Une partie des bâtiments a été achetée en commun. Ainsi, l’association Tilcara est propriétaire de certains bâtiments. Les 17 ha de prairie ont été acquis par la ferme équestre, et les chevaux sont en libre parcours.
Le bâti est utilisé pour les animations conduites par le collectif, ainsi que pour le logement de certains des membres. Un géomètre et un notaire les ont accompagnés avec beaucoup de compétences.

Environ 500 m2 sont cultivés par Nico. Sa production de légumes est vendue aux membres du collectif pour leurs besoins propres et ceux de leurs activités, à leurs visiteurs et à quelques clients extérieurs en vente à la ferme.

Tout cela fonctionne en synergie, le partage financier pour l’acquisition de cette ferme a permis sa réalisation et il est adapté aux quatre structures.

Une organisation intelligente

Ce mode de coopération de plusieurs activités en milieu rural est très intéressant et montre une voie possible.
En effet, plusieurs personnes qui s’entendent, partagent, collaborent, tout en étant soi-même autonome, permet l’émergence d’une occupation intelligence du territoire, dans le respect les uns des autres. Une synergie est ainsi créée, engendrant un cercle vertueux. De plus, grâce au réseau de personnes bâti par le collectif, les travaux de restauration se font aussi en mode participatif et… avec le sourire !

Mobilisation des vertus du travail sur Soi

Ainsi, pour réussir un projet collaboratif comme celui-ci, il est nécessaire d’allier en soi la volonté, l’intelligence et l’amour. Les vertus du travail sur soi mobilisées, outre la volonté, sont la persévérance, le partage, la transparence, l’intégrité, l’ouverture d’esprit, l’abandon, la vigilance.

 

J’ai perçu beaucoup de douceur dans le sourire de Nico et dans le projet global qui offre aux chevaux des espaces de nature, aux enfants de quoi se développer harmonieusement, à la terre d’être respectée, aux mangeurs d’être nourris sainement.

C’est simple finalement, qu’est-ce qui empêche à d’autres de le faire, de s’entendre sur un but commun, celui du respect de soi, de l’autre et de la Terre ?

Sabine Becker

12 octobre 2020

* Tilcara est un petit village du Nord de l’Argentine visité par des membres du collectif. Tilcara veut dire : étoile filante en Quechoua ! Le nom est bien choisi.
Photo internet journal « Popular », 26 septembre 2019 https://www.diariopopular.com.ar/general/tilcara-historia-belleza-natural-y-un-pueblo-gran-encanto-pleno-jujuy-n425565

Crédit photos : Nicolas et François Rouillay avec le cageot de légumes cultivés qui nous nourrira pendant plusieurs jours – SB

Bannière du collectif et les six personnes – collectif Tilcara.

 

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